L’Unique réponse de Jean Marc Sourdillon

L’homme qui porte une chaise

par Jean-Michel Maulpoix

Note de lecture sur le livre de poèmes de Jean-Marc Sourdillon, L’Unique réponse, éditions Gallimard, 2020.

Familier de la pensée de la philosophe Maria Zambrano dont il a traduit deux ouvrages, Jean-Marc Sourdillon lui a emprunté le titre de son dernier livre, L’unique réponse… Mais quelle est donc cette « unique réponse » ? Apportée à quelles questions pressantes ? Le lecteur s’interroge… et ce livre de poèmes ouvre devant lui son chemin de pensée et de rêverie…

Le milan qui plane lentement, très haut, « sous le plafond gris des nuages », à la première page, semble porter l’énigme : il est là, proche et lointain à la fois, comme ce monde où nous vivons et comme notre existence en qui un absolu mystère se conjugue avec l’évidence. La question est partout : dans ce qui est comme dans ce qui survient. Et la réponse aussi, à la fois unique et plurielle : voici la vie qui naît et qui meurt, le mystère et la force de cette séparation qui féconde et que l’on appelle déhiscence.

Si les philosophes ont beaucoup parlé de la mort, ils ne se sont guère attardé sur la naissance, à l’exception précisément de Maria Zambrano dont Jean-Marc Sourdillon est proche, et c’est à l’approfondissement de ce motif que son écriture nous invite : la poésie n’est-elle pas renaissance de choses que l’on croyait connues mais ne savait plus voir ? Ce qui retient avant tout ici ce sont les images simples et les brefs épisodes à travers lesquels le poète donne au lecteur à percevoir des questions sur le vif, au plus près d’expériences vécues. Il possède une manière très singulière — et c’est cela, la poésie — de nouer des notions (déhiscence, imminence, naissance, souveraineté…) à des réalités concrètes, prosaïques, parfois triviales (un wagon rouillé, une passerelle, une souche d’arbre…), des gens qui passent et des fragments de paysages où la lumière joue avec les nuages. Procédant par vers libres, versets ou petites proses calmes, ses poèmes évoquent, décrivent, racontent des moments, des situations, comme autant de frêles passerelles jetées en travers du cours du temps. On ne sait pas où elles mènent, mais l’écriture donne l’élan. C’est le « lancer » qui importe, l’impulsion qui produit le sens !

Un monde proche défile sous nos yeux. Il y a des herbes et des forêts, « une odeur de pain et de citrons mûrs près des arbres couchés », des perspectives de banlieue avec rivière, des passantes observées, accueillies, nombreuses, fiévreuses, cherchant, trouvant, portant leur vie comme elles peuvent… C’est par exemple cette femme qui tient contre elle un enfant, elle et lui étroitement noués dans toute la plénitude de leur extrême proximité, tels «un seul corps abandonné et suffisant », « un morceau détaché de l’été », « un fruit pendu en dehors de toute faim », « de l’absolu descendu sur terre ». Ne sont-ils pas, à ce moment, eux-mêmes « l’unique réponse », parfaits, accomplis et pourtant tout près de laisser la place à d’autres…

Pas à pas, la réponse se dessine, de plus en plus nette, à la fois unique et plurielle : l’unique réponse est la vie même, en sa naissance, telle que le poème y lance ses passerelles et nous y projette, telle qu’un rai de lumière la confirme, telle qu’un cri de femme mettant au monde son enfant en apporte la preuve la plus indiscutable, telle qu’un amour la vérifie à même la peau nue, où à travers ses mots hésitants… Faute de prière, il appartient au poème de presser son chant contre le silence !

Et c’est ainsi que l’on glisse peu à peu vers ce qui me paraît être la plus magistrale affirmation de ce livre, sans cesse plus présente et pressante à mesure que l’on y avance : l’autre est la clef, la question même et sa réponse ; il faut un tu à qui parler pour lancer l’appel et y répondre ; « On naît, on aime, on écrit / parce qu’il y a un toi en face de soi / qui nous éclaire et nous appelle ». Chacun cherche une écoute : là est sa respiration, sa chance de naître, sa raison d’être… Il faut du « nous », des tressaillements et des caresses pour qu’une musique advienne et que le monde sorte de sa torpeur.

Si l’on demandait à Jean-Marc Sourdillon « Qui es-tu, que fais-tu avec tes poèmes ? », il répondrait comme à la page 20 de ce livre « Je suis l’homme qui porte une chaise ». L’image est belle et juste : ses poèmes apportent une chaise où s’asseoir et parler. De quoi ? De la soif, ou plutôt dans la soif, puisque c’est elle, l’unique réponse, qui fait parler.

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